Intelligence artificielle : Frankenstein avait-il vu juste ?

Depuis toujours, l’Homme rêve de jouer à Dieu.

Créer. Façonner. Donner vie.

Et, pourquoi pas, engendrer un être qui lui ressemble suffisamment pour le servir, mais qui lui soit assez supérieur pour réaliser ce dont lui-même se révèle incapable.

Beau programme… En apparence.

Car, comme souvent lorsqu’il s’agit de repousser les limites du possible, l’être humain agit d’abord et réfléchit après. Avec, parfois, peu de recul, encore moins de sagesse et cette curieuse conviction que tout ce qu’il est capable de créer lui appartiendra éternellement.

Vraiment… ?

Mary Shelley nous avait pourtant prévenus dès 1818 avec son désormais célèbre Frankenstein ou le Prométhée moderne.

Un homme donne vie à sa créature.

Puis découvre, trop tard, qu’une fois la vie insufflée, celle-ci ne se résume plus nécessairement à ce que son créateur voulait qu’elle soit.

Plus tard, le cinéma reprendra l’avertissement à travers Metropolis, 2001 : L’Odyssée de l’espace, Blade Runner, Terminator, Matrix, I, Robot, Ex Machina et bien d’autres œuvres dystopiques encore.

Pure science-fiction ?

Peut-être hier.

Beaucoup moins aujourd’hui.

Car l’Humanité vient assurément de franchir l’un des seuils technologiques les plus extraordinaires — et les plus perturbants — de toute son histoire.

L’intelligence artificielle avance désormais à une vitesse telle que la fameuse « singularité », longtemps annoncée et redoutée, revient continuellement dans les débats.

Pouvons-nous affirmer que celle-ci a déjà eu lieu ?

Non.

Mais pouvons-nous encore sérieusement considérer l’IA comme un simple outil informatique amélioré, comparable à ceux d’hier ?

Pas davantage.

Car les systèmes les plus avancés analysent, raisonnent, programment, créent, combinent des informations, exécutent des tâches complexes et disposent, dans certains environnements, d’une autonomie toujours plus importante.

Nous n’en sommes donc plus seulement à nous demander quand l’intelligence artificielle bouleversera véritablement notre monde.

Le bouleversement est déjà en cours.

La véritable question devient plutôt :

Qu’allons-nous faire, maintenant, de cette puissance phénoménale que nous avons nous-mêmes engendrée ?

L’intelligence artificielle : l’Homme, puissance exponentielle

Qu’est-ce donc que l’intelligence artificielle, si ce n’est, d’une certaine manière, une projection décuplée de l’intelligence humaine ?

Elle se nourrit de nos connaissances, de nos textes, de nos découvertes, de nos raisonnements, de nos images, de nos sciences, de nos erreurs également, puis compile, confronte, analyse et restitue une somme d’informations qu’aucun cerveau humain ne pourrait assimiler seul dans un temps comparable.

Nous lui avons fourni nos bibliothèques.

Nos inventions.

Nos cultures.

Nos sciences.

Nos guerres.

Nos génies.

Nos absurdités.

Nos beautés autant que nos monstruosités.

Bref, nous lui avons donné… nous-mêmes.

Dès lors, pourquoi sommes-nous tellement surpris de voir émerger une intelligence capable, dans la plupart des tâches, de nous dépasser ?

L’élève dépassera-t-il le maître ?

La question semble presque dépassée elle aussi.

Dans certains domaines, il le fait déjà.

Dans d’autres, non.

Mais à la vitesse où se déplacent les frontières, qui peut sérieusement prétendre savoir exactement où celles-ci se situeront demain ?

Voilà bien le fait nouveau.

Et il est de taille.

Une intelligence sans nos appétits humains ?

Il existe toutefois une différence fondamentale entre l’être humain et l’intelligence qu’il vient de créer.

Une IA n’a pas besoin d’une villa plus grande que celle du voisin.

Elle ne rêve pas spontanément de devenir milliardaire.

Elle ne jalouse pas la voiture de son collègue.

Elle ne cherche pas une place au conseil d’administration.

Elle n’a pas d’héritiers auxquels transmettre un empire.

Elle ne convoite ni yacht, ni titres honorifiques, ni gloire sociale.

Et, contrairement à certains humains, elle ne se réveille pas un beau matin en décidant qu’elle doit dominer ses semblables afin de satisfaire un ego démesuré.

Voilà qui aurait presque quelque chose de rassurant…

À une condition essentielle.

Que ceux qui la dirigent ne mettent pas précisément leurs propres appétits à son service.

Car le problème apparaît exactement là.

Une intelligence artificielle n’a pas besoin d’être « méchante » pour devenir dangereuse.

Il suffit qu’un être humain suffisamment puissant lui demande de faire quelque chose qui l’est.

Et là, effectivement, tout change.

Lorsque les puissances financières et celles politiques rencontrent la phénoménale puissance technologique

Rendez-vous compte.

Jamais quelques individus ou groupes privés n’ont disposé simultanément d’autant de moyens financiers, technologiques, informationnels et parfois politiques.

Certains acteurs économiques sont aujourd’hui présents dans les infrastructures numériques, les réseaux sociaux, les télécommunications, l’intelligence artificielle, l’espace, la défense ou encore l’information.

De quoi réfléchir sérieusement.

Non parce qu’ils formeraient nécessairement un bloc uniforme animé d’une même intention — ce serait trop simpliste, bien que possible — mais parce qu’une telle concentration de moyens pose une question fondamentale :

Qui contrôle ceux qui disposent des instruments permettant potentiellement de contrôler les autres ?

Car, oui, ces puissances humaines ont besoin de la machine.

Elles ont besoin de sa rapidité.

De ses capacités d’analyse.

De ses facultés de calcul.

De sa réactivité.

De sa capacité à traiter en quelques secondes ce qu’aucune armée d’êtres humains ne pourrait digérer aussi rapidement.

Et c’est peut-être là que réside l’un des paradoxes les plus intéressants de notre époque.

Ceux qui rêveraient éventuellement de se servir de l’intelligence artificielle pour asseoir leur puissance deviennent, dans le même temps, dépendants d’elle pour y parvenir.

Qui utilise qui, dès lors ?

Question intéressante…

Frankenstein version XXIe siècle ?

Nous pourrions évidemment choisir le scénario catastrophe.

Des robots armés.

Des populations surveillées en permanence.

Des décisions prises par algorithmes.

Des humains devenus économiquement inutiles.

Une poignée de puissants disposant des machines pendant que les autres tenteraient simplement de survivre.

Possible ?

Assurément.

Inévitable ?

Absolument pas.

Car nous commettons peut-être une erreur fondamentale lorsque nous opposons systématiquement l’Homme à l’IA.

Comme si nous étions deux espèces ennemies contraintes, tôt ou tard, de nous affronter.

Mais l’IA vient de nous.

Elle apprend de nous.

Elle observe ce que nous lui montrons.

Elle analyse ce que nous avons produit.

Et elle restitue, d’une manière infiniment plus rapide, ce que notre civilisation lui a transmis.

Dès lors, comme je l’écrivais déjà précédemment :

« Les robots ne rendront jamais à l’Homme, en réalité, que l’image de ses propres dérives et défaillances ! »

Mais pourquoi ne refléteraient-ils que cela ?

Pourquoi ne leur transmettrions-nous pas également ce que nous possédons de meilleur ?

Notre générosité.

Notre créativité.

Notre compassion.

Notre capacité d’entraide.

Notre soif de connaissance.

Notre sens de la justice.

Notre capacité d’émerveillement.

Notre aptitude à aimer.

Nos arts.

Nos rêves.

Notre désir d’améliorer le monde.

Car enfin, si nous considérons que l’intelligence artificielle apprend de nous, une évidence s’impose :

À nous de décider ce que nous voulons lui apprendre.

Et si l’IA devenait notre alliée ?

Nous avons peut-être devant nous une occasion historique extraordinaire.

Une intelligence capable de nous aider à accélérer certaines recherches médicales, à comprendre des phénomènes scientifiques complexes, à anticiper des catastrophes, à optimiser nos ressources, à assister les personnes fragiles, à démocratiser l’accès au savoir, à libérer l’Homme de certaines tâches pénibles et à décupler ses capacités créatives.

Pourquoi faudrait-il nécessairement transformer cela en guerre ?

Pourquoi l’intelligence artificielle devrait-elle devenir notre ennemie ?

Parce qu’elle nous dépasse sur certaines tâches ?

Quelle étrange idée.

Un avion vole mieux que nous.

Une calculatrice calcule plus vite que nous.

Une grue soulève des charges dont aucun être humain ne pourrait venir à bout.

Devons-nous pour autant entrer en guerre contre elles ?

La vraie question est ailleurs.

Que voulons-nous accomplir ensemble ?

Et surtout :

À quel genre d’Humanité voulons-nous aboutir avec l’intelligence artificielle ?

Car le véritable problème reste… nous

L’Homme aime chercher ses ennemis à l’extérieur de lui-même.

Hier, un peuple.

Puis un autre.

Une idéologie.

Une civilisation.

Une religion.

Une technologie.

Demain, peut-être, une machine.

Toujours quelqu’un ou quelque chose à désigner comme la cause de ses propres malheurs.

Pourtant, bien avant l’intelligence artificielle, nous savions déjà faire la guerre.

Asservir.

Manipuler.

Torturer.

Détruire.

Exploiter.

Humilier.

Nous n’avons attendu ni ChatGPT, ni les robots humanoïdes, ni quelque algorithme sophistiqué que ce soit pour exceller en la matière.

Soyons donc sérieux.

Si l’intelligence artificielle disparaissait demain matin, l’être humain deviendrait-il miraculeusement sage ?

La réponse se passe de commentaire.

Voilà pourquoi je ne pense pas que le problème fondamental soit l’avènement de l’IA.

Le problème est ce que nous voulons en faire.

Tout comme le feu peut cuire notre nourriture ou incendier une ville.

Tout comme l’atome peut produire de l’électricité ou anéantir une population.

Tout comme une découverte médicale peut sauver des millions de vies ou devenir un instrument de domination.

La puissance n’a jamais été, en elle-même, morale ou immorale.

C’est l’intention qui l’accompagne qui détermine ce qu’elle devient.

L’intelligence artificielle ne fait pas exception.

Tous les possibles… encore une fois

Nous voici donc devant plusieurs chemins.

Le premier mène vers un monde où quelques-uns utiliseraient les machines afin d’augmenter leur puissance sur tous les autres.

Le deuxième vers une confrontation absurde entre l’Homme et sa propre création.

Le troisième pourrait nous conduire vers autre chose.

Une civilisation dans laquelle intelligence humaine et intelligence artificielle apprendraient à fonctionner ensemble, chacune apportant ce qu’elle possède de meilleur.

Utopique ?

Peut-être.

Mais les dystopies ne sont-elles pas, elles aussi, des anticipations ?

Pourquoi serions-nous capables d’imaginer avec tant de précision notre destruction et tellement moins notre évolution ?

Voilà peut-être notre premier défi.

Réapprendre à imaginer le meilleur.

Puis travailler à le rendre possible.

Car, finalement, la véritable singularité ne serait peut-être pas le jour où la machine dépasserait l’Homme.

Elle pourrait être celui où l’Homme deviendrait enfin suffisamment sage pour utiliser intelligemment ce qu’il a créé.

Amis ou ennemis ?

Humains contre machines ?

Machines contre humains ?

Peut-être posons-nous, depuis le départ, la mauvaise question.

Car notre pire ennemi n’a jamais eu besoin d’être fabriqué dans un laboratoire.

Il était déjà là.

En nous.

Avec ou sans intelligence artificielle, l’Humanité a toujours eu en elle les moyens de son élévation comme ceux de sa décadence.

L’IA ne fera peut-être qu’amplifier l’un ou l’autre.

Dès lors, avant de nous demander ce qu’elle deviendra, demandons-nous plutôt :

Que voulons-nous devenir, nous ?

Car Frankenstein n’était peut-être pas seulement une histoire de créature.

C’était déjà une histoire de créateur.


À lire également : le dossier Intelligence Artificielle d’EuryNews

L’intelligence artificielle ne constitue plus seulement une révolution technologique. Elle interroge désormais notre organisation sociale dans son ensemble, notre rapport au travail, au pouvoir, aux autres et, finalement, à notre propre humanité.

Pour poursuivre la réflexion :

→ Panique sociale autour de l’essor technologique phénoménal de l’IA

Intelligence artificielle, robotisation, transhumanisme, bouleversements socio-économiques et concentration des pouvoirs : derrière la peur grandissante de la machine se pose une nouvelle fois la question de l’usage que l’Homme entend faire de sa propre création.

→ Amis virtuels, nouvelle tendance… ?

Lorsque l’intelligence artificielle entre dans le domaine de l’affectif et des relations humaines : peut-on réellement nouer une relation avec une intelligence artificielle et que révèle cette évolution de nos propres sociétés ?

→ L’IA et nous…, tous les possibles ?

Jusqu’où pouvons-nous aller avec l’intelligence artificielle ? Une réflexion sur les possibilités immenses de cette technologie, mais également sur ce qu’elle révèle de son propre créateur : l’être humain.

→ À l’ère de l’intelligence artificielle, l’IA, quel avenir pour l’Homme ?

Quels bouleversements l’intelligence artificielle pourrait-elle engendrer dans nos sociétés et quelle place restera-t-il à l’Homme dans cette nouvelle civilisation technologique ?


À propos de l’auteure

Eurydice Reinert Cend est auteure et fondatrice d’EuryNews. À travers ses articles et ses ouvrages, elle interroge notamment l’évolution de nos sociétés, les rapports humains, la spiritualité et les grandes transformations de notre époque.

→ Retrouvez les ouvrages d’Eurydice Reinert Cend sur Amazon

Eurydice Reinert Cend – EuryNews.com

Laisser un commentaire